Ce matin, j’accueille Inya comme tous les mercredis pour préparer son épreuve de français. Aujourd’hui nous découvrons un texte de Laurent Gaudé extrait de son livre Le Soleil des Scorta.

- « Inya, tu commences par le lire une première fois en le survolant comme l’aigle,  puis une deuxième fois pour repérer ce qui t’interpelle… ta proie en quelque sorte, et enfin ta dernière relecture où tu plongeras dans le texte comme ce rapace sur sa proie. Bien entendu, avant, tu auras bien lu toutes les questions pour qu’elles s’inscrivent et s’imprègnent dans ta tête. Bref, tu fais comme d’habitude ! »

Quelques instants plus tard, sa lecture achevée elle relève la tête.

- « C’est bon, j’ai fini. »

- « Peux-tu me lire les phrases qui vont te permettre de répondre aux différentes questions qui te sont posées ? »

Et elle commence sa lecture.

« … ces paquebots construits pour emmener les crève-la-faim d’un point à l’autre du globe … » « Miséreux d’Europe au regard affamé. » « Famille entières ou gamins esseulés. » « Comme tous les autres… ne pas nous perdre dans la foule. » « Comme tous les autres… nous n’avons pas trouvé le sommeil… » « Comme tous les autres nous avons pleuré lorsque l’immense bateau a quitté la baie… » « La vie commence… » « Comme tous les autres nous nous sommes tournés vers l’Amérique… espérant, dans des rêves étranges, que tout là-bas soit différent… » « Un jour, enfin, nous sommes entrés dans la baie de New York. » « Le monde entier était là. » « Le monde entier nous entourait. » « Nous étions étrangers. » « Nous ne comprenions rien ».

- « Que comprends-tu toi Inya dans ce témoignage ? Qu’en penses-tu ? »

J’aime l’entendre ainsi évoquer ce texte. J’aime entendre comment le sort de ces migrants italiens, ces « crève-la-faim » lui parlent. Elle questionne, se révolte, s’indigne. Elle comprend, elle entre bien dans ce récit, se l’approprie. J’aime ses réactions, sa curiosité. Elle fait des progrès dans sa réflexion.

Notre rencontre littéraire se termine ainsi, elle rentre chez elle.

Pensive, machinalement je consulte mon téléphone et lis les actus sur mon Site préféré et ce titre me saisit :

« En Grèce, le cri de colère des réfugiés et des ONG contre l’accord UE-Turquie »

Alors, l’idée me vint… Oui, j’ai trouvé un sujet… Oui je vais finalement l’écrire pour vous. Pour vous, migrants de tous ces pays qui vous affament, vous torturent, vous tuent. Un cri pour dénoncer l’absurdité de notre monde. Un cri pour dénoncer notre impuissance. Un cri pour réveiller les sourds. Un cri pour dire : et si demain, c’était nous ! Oui, « chacun de nous est un désert : une œuvre est un cri dans le désert », François Mauriac a raison !

« … ces canots pour emmener les réfugiés d’un point à l’autre des continents … » « Miséreux de Syrie au regard apeuré. » « Famille entières ou gamins esseulés. »

Chacun s’installe, ou plutôt s’entasse comme il peut. Ils sont nombreux, si nombreux, trop nombreux, les enfants pleurent, crient, ils ont peur.

Peur, je crie ton nom.

« Comme tous les autres… ne pas se perdre, ne pas basculer, ne pas tomber ». « Comme tous les autres… ils ne peuvent pas trouver la paix… »

Ils ont peur dans la nuit, ils ont peur sur ces eaux, ils ont peur dans les cris, ils ont peur dans le silence.

« Comme tous les autres ils ont pleuré lorsque le canot a quitté leur patrie… »

Pendant la traversée, les enfants ont fini par s’endormir, les femmes, les hommes repensent à leur maison, leur famille laissée sur place, leur pays, leur vie. Ils sont tristes, si tristes.

Tristesse, je crie ton nom.

« La vie commence… » « Comme tous les autres ils ont rêvé l’Europe… espérant, dans des rêves étranges, que tout là-bas soit différent… » « Un jour, enfin…. »

Oui, un jour enfin, au lever du soleil dans le ciel annonciateur de vie… Des oiseaux de mer poussent des cris d’espoir, pour eux. Leurs cœurs se gonflent de joie, et si finalement cette nouvelle vie leur apporterait tout ce qu’ils attendent, l’harmonie, la paix, la sécurité. Ils deviennent presque joyeux.

Joie, je crie ton nom.

Mercredi… Inya est revenue aujourd’hui. Nous avons renoué avec le texte de Laurent Gaudé.

- « As-tu repensé à ce texte cette semaine ? »

- « Euh, bah non, j’avais un contrôle de maths à préparer. »

- « Moi, tu sais j’y ai repensé. Cela m’a donné l’idée d’écrire, plutôt de réécrire. Une sorte d’exercice littéraire que tu découvriras l’année prochaine quand tu prépareras ton bac de français. Veux-tu lire mon texte afin de donner ton avis ? »

- « Oui, je veux bien, j’aurais le droit de dire ce que j’en pense ? »

- « Bien sûr, je l’espère même, ton avis m’intéresse vraiment. »

Elle commence à lire en silence, puis spontanément termine sa lecture à haute voix :

- « Dans cette fureur de vivre, cette joie de folie qui les habite, ils s’agitent, s’agitent. Ils sont si nombreux, la côte est loin, encore trop loin. Maintenant, le canot tangue, tangue et tangue tant qu’il vomit ses passagers. Tout n’est plus que pleurs, cris, hurlements, et puis, le silence. Certains ont pu rejoindre la côte, épuisés. Les autres s’échouent, ces pauvres petites choses ballottées par les eaux. Des femmes se redressent, hurlant de douleur. Elles cherchent l’enfant disparu. Les hommes se redressent et lancent un cri déchirant à leur Tout Puissant. Ils sont en colère. »

Colère, je crie ton nom.

« Le monde entier était pourtant là. » « Le monde entier pouvait les entourer. » « Ils étaient étrangers. » « Nous les ignorions. »      

- « Alors Inya, qu’en penses-tu ? »

- « Je pense que c’est bien écrit et que c’est bien d’en parler de tous ces gens qui vivent dans la misère, la peine et la peur parce qu’à mon goût on n’en parle pas vraiment. »

- « Oui tu as raison, nous ne leur offrons que notre silence ! »